Qui a peur de Virginia Woolf ?
d'Edward Albee
adaptation française de Pierre Laville (édition Actes Sud
une mise en scène d' Yvon Chaix
avec
Elena PASTORE, Martha
Yvon CHAIX, George
Julie BORIS, Honey
Stéphane RAVEYRE, Nick
assistant à la mise en scène Thierry Mennessier
collaboration technique et lumières Virgile Pégoud

Les années 60, la côte Est des Etats Unis.
Un samedi soir sur un campus universitaire.
George et Martha, couple vieillissant à l'ombre obsédante d'un enfant qui n'est jamais venu, invitent Nick et Honey, nouveaux arrivants, à venir partager une soirée pas tout à fait comme les autres...
Nombreux sont ceux qui connaissent cette «histoire», écrite en 1962, pour l'avoir vue au théâtre, ou au cinéma, incarnée par Elisabeth Taylor et Richard Burton. Et pourtant, comme dans un film d'Alfred Hitchkock qu'on a vu et revu, la puissance des mots d'Edward Albee, l'irrésistible déséquilibre de la situation qu'il crée nous entraînent dans une tension sans relâche dont on ne ressort pas tout à fait indemne. Des apparences trompeuses, des vérités toutes faites mises à mal, et la vérité, la vraie qui jaillit, violente, imparable, comme un coup de poing au foie.
Tranquille société américaine, tranquille....
Tranquille...une quinquagénaire très dépendante de l'alcool... son mari, universitaire devenu sans ambition, qui manie la dérision pour ne pas sombrer dans le meurtre, cool... et ce jeune couple, Mon Dieu qu'ils sont mignons... qui se disent... ils sont fous ces vieux, vieux, oui, vieux... quoique la femme, enfin bref... tranquille, vraiment tranquille, et cette jeune épouse qui s'envoie en l'air au cognac, spécialiste en « faiseuses d'ange »... tranquille, tranquille, cool...
Quatre Américains d'avant le Vietnam, d'avant ...Tranquille...Tranquille... Le vent décoiffe cette nuit de violence l'entraînant aux frontières de la folie.
Yvon Chaix, avril 2004
Après Sam Shepard (Vera Cruz) et Tennessee Williams (La Ménagerie de Verre), Edward Albee est le troisième grand auteur américain mis en scène par Yvon Chaix. Né en 1928 à Washington, il est devenu un des classiques d'aujourd'hui.

Partie de catch à quatre
Au Théâtre de Grenoble
Le mythique « Qui a peur de Virginia Woolf ? » revisité par Yvon Chaix tient toutes ses promesses. Cru, brutal, vertigineux. Si vous aimez les mises à mort…
Pour tout dire, on y allait un peu à reculons. Parce que la pièce dure deux heures trente et qu’on savait à l’avance qu’on allait en prendre plein la gueule. On se demandait aussi comment Yvon Chaix et Elena Pastore allaient s’y prendre pour nous faire oublier Richard Burton et Elisabeth Taylor, le couple mythique du film de Mike Nichols. En ce sens, le fameux rituel théâtral de la mise à mort passait d’abord sur scène par la mise à nu de ces deux-là. L’exercice, visiblement, ne leur fait pas peur, ne leur fait plus peur. Dans le jeu de rôle du couple d’âge mûr qui prend plaisir à se cogner dessus, les deux comédiens excellent et charrient, eux aussi, à leur façon, leurs aventures artistiques passées. C’est Elena Pastore (robe et coiffure fille à papa) qui porte admirablement toute la première partie de la pièce, sur la corde raide, avec une belle énergie, parfaitement maîtrisée ; avant de passer la main à son compagnon de scène, dont le jeu, le regard, nous ont rarement parus aussi aiguisés, aussi tranchants, habités par les mots terribles d’Edward Albee.
Des mots qui portent, qui font mal. Des mots qui nous disent une fois de plus, toute la monstruosité du genre humain. Des mots qui viennent aussi dresser le portrait d’une Amérique que l’on appris à connaître. Une Amérique prise dans ses contradictions morales, religieuses et sociales. Une Amérique amnésique. «Relisez donc l’Histoire !», lance le «vieux» quadra désabusé à son jeune confrère biologiste en route vers un avenir meilleur …
«Une Amérique qui pour se désennuyer engendre la violence», se plaît à dire Yvon Chaix.
De ce fait, ces quatre-là n’ont jamais rien engendré d’autre. Et c’est en partie l’ombre obsédante de ces enfants qui ne sont jamais venus qui plane sur leurs ébats désamoureux. Où viennent peu à peu s’entasser sur le plateau leurs bouteilles vides, leurs échecs, leurs frustrations et leurs mensonges…
En 1966, lors de la sortie du film outre-Atlantique, on demanda aux directeurs de salles de ne laisser entrer aucune personne de moins de 18 ans. Si ridicule soit-elle, la chose paraît aujourd’hui encore salutaire, tant est noire voire désespérée la vision du couple livrée par Albee.
Il convient ici de souligner le parfait contrepoint offert par Julie Boris et Stéphane Raveyre, dans la peau du jeune couple entraîné malgré lui dans ce jeu de massacre. L’une dans l’innocence habile, vomissant son Cognac et ses secrets rentrés, l’autre dans son impétueuse envie de se mesurer, voire de se «frotter» à ses peu glorieux aînés. Avant, comme de nous, de rendre les armes…
Hier soir, il était 23 heure. Les roulements du tonnerre venaient d’accompagner les ultimes tirades d’Edward Albee. Dehors, la pluie tombait à verse. Le Théâtre de Grenoble dégueulait à son tour sur le trottoir un flot de spectateurs sonnés.
Si le cœur vous en dit, ces prochains soirs, allez jouer à vous faire peur, vous aussi.''Eric Angelica /Le Dauphiné Libéré/
7/10/2004''



