de Michel QUINT. Editions Joëlle Losfeld

Mis en scène par Yvon CHAIX
Avec Yvon Chaix et Stéphane Raveyre

"Il y a ce train qui file entre Bruxelles et Bordeaux.
Le procès Papon à destination.
Il y a cet homme, porteur de la mémoire de tous ces êtres disparus en déportation.
Il y a cette valise, conservée avec amour. Énigmatique et révélatrice.
Il y a ce père, mort sur un quai de gare.
Par accident.
Il y a ce cousin Gaston qui a su tout dire et faire comprendre pourquoi.
Le Gaston à sa Nicole...
Il y a cet adulte qui revoit l'enfant qu'il était, noué à mort devant son père en habit de clown.
Il y a cette résistance d'hier et d'aujourd'hui qui revendique la vérité au nom de l'espoir.
Il y a cette écriture dense, limpide qui touche à chaque mot, sans masque, avec humanité.
Il y a ce roman de Michel QUINT et l'acteur que je suis...
Il y avait cette estrade d'orchestre qui jouait du paso doble ou de la java-valse, cette piste de danse jamais vraiment envahie...
Il y avait ma mère, mon père et leurs amis "du dessus".
Le Raymond à sa Georgette.
Jamais en reste pour organiser une partie de rigolade, le Raymond.
Lui, il avait vécu la guerre, enfin les guerres.
La pas lointaine, et celle plus dure, paraît-il.
Il racontait ce qu'il avait vécu et quand la vie s'offrait des points de suspension, il inventait, Raymond, intarissable.
Il y avait cet immeuble que nous habitions baigné des odeurs de trains au charbon, secoué régulièrement par les manoeuvres des locomotives.
Il y avait ce grand cinéma, celui du dimanche, habité des westerns et des mélos hollywoodiens.
Et j'étais enfant au milieu de ce monde, avec au fond de moi, indiscernable, inexprimée, cette petite honte d'appartenir à ce peuple que certains regardaient d'en haut.
Demain, je jouerai Gaston d'Effroyables jardins en pensant à Raymond.
Mon père, lui, n'a jamais fait le clown.
Je crois bien que j'aurais pleuré...
Yvon Chaix juillet 2002

Avec le soutien du Musée de la Résistance et de la Déportation, de l'ANACR Isère, la ville de la Tronche, la Cinémathèque de Grenoble.

Michel Quint est né fin 49 dans le Pas de Calais. Il commence par écrire du théâtre pour Théâtre Ouvert, puis pour France Culture qui diffuse aussi ses feuilletons radiophoniques. Il s'essaie au roman policier et obtient en 89 le Grand Prix de la Littérature Policière pour "Billard à l'étage". Tout en tâtant du roman noir aux éditions Rivages et Joëlle Losfeld, il goûte aussi au scénario pour la télévision. Il est titulaire d'une licence de lettres classiques et d'une maîtrise d'études théâtrales.
Paru en septembre 2000 "Effroyables jardins" obtient en mars 2001 le prix Ciné-Roman, en mai le Prix de la Nouvelle de la Société des Gens de Lettres et en mars 2002 le prix Jean-Claude Izzo. Dix huit traductions de ce roman sont prévues. Jacques Villeret, André Dussolier, Thierry Lhermitte et Benoit Magimel incarneront les personnages de Michel Quint au cinéma sous la direction de Jean Becker. Tournage en Rhône-Alpes lors de l'été 2002.

"Il se trouve qu'écrire des pièces de théâtre a été ma première passion. Hors celle qui ne m'a jamais quitté d'une dame aux yeux couleur de cailloux du Rhin, coeur de toute mon écriture. Paradoxalement, je me suis aperçu, tard certes, avec "Effroyables jardins" que ma modeste pratique des personnages de théâtre, des dramatiques radio, m'avait aidé, comme l'amour de la dame citée plus haut, à écrire des romans en me souciant de l'épaisseur des êtres fictifs que je mettais en mots. Puisque, de plus, il me semble qu'il est légitime d'utiliser tous les registres de langue dont la couleur orale dans le roman, il est advenu que des gens de théâtre, dont Yvon Chaix et les siens, trouvaient leur compte à ce texte et souhaitaient le faire vivre sur un plateau. Qu'ils en soient remerciés. Parce que c'est la parole vivante qui compte et poigne au coeur. "
Michel Quint - Novembre 2002

Gaston
- La gare de Douai... J'ai même jamais su pourquoi... Que je te dise : la résistance, on s'y est mis, les autres je sais pas, en tous cas ton père et moi pour rigoler, pas s'emmerder, en tous cas au début... Comme si on serait allés au bal... La fine ambiance Horst Wessel Lied, fanfare militaire, ça nous donnait pas l'envie de danser.
Alors, histoire de jouer notre propre musique, le sabotage du transfo de la gare de Douai, ton père et moi, pour rigoler, pas s'emmerder, on l'a fait aérien, façon musette, doigts de fée sur le piano à bretelles et allegretto. Un soir, à la nuit juste tombée. Comme des inconscients, sans précautions... Avec juste des cuirs d'électriciens et des sacoches d'explosifs. Parce que ça nous semblait la meilleure couverture...
Parce qu’on pensait pas plus loin...
Boum !
Bon, on s'est dit, c'est fait ! Et on est rentré dormir tranquille. On s'en sortait comme une fleur...
Au matin on s'est fait coincer dans la cave de tes grands parents. Au milieu des confitures et des bocaux de cornichons.
Un vrai trésor. Les frisés s’y sont pas trompés... L'homme pris sur un lieu de plaisir clandestin ainsi, avec des richesses autant pleins les bras, c't'homme-là est forcément dangereux.
Quatre fridolins qu'ils étaient, à se bousculer dans le petit escalier et à nous tomber franco sur le poil. Le temps qu'on se retourne, ils nous poussent au mur, les culasses de fusil claquent et on se dit au revoir, André et moi. Vite fait, pas vaillant du jarret.
L'héroïsme, le coeur à l'échancrure de la chemise, la Marseillaise que tu leur chantes à la gueule jusqu'au souffle dernier, tu peux toujours rêver mon garçon, c'est du cinéma...
Dans la réalité, tu sais plus où regarder, quoi attraper que tu ne peux emporter pour toujours, quelque chose qui t'occupe les mains, les yeux, les lèvres. Le mieux c'est encore un visage de femme. On n'avait pas ça nous. On n'avait que les cornichons. Alors pendant qu'ils nous mettaient en joue, on s'est juste pris la main, André et moi, comme deux gamin à la sortie de l'école, pour pas partir tout seul, le regard bien sur les bocaux de cornichons à la polonaise. Tu vois le tableau ?
(In Effroyables jardins)


« ...Le rire du clown comme acte de résistance...
Le spectateur est pris dans les griffes d'un texte ciselé et d'une mise en scène cadencée. Les verbes prennent corps et les actions s'animent avec habileté pour transformer les images muettes en mots visuels. Dans cet univers burlesque à la Chaplin, les grimaces supplantent la peur. Celle-là cède la place à une douloureuse émotion qu'un rire libérateur vient balayer. La quête de la liberté est là, au coeur de cet électrochoc. Chacun jongle avec celle qui reste le moteur de notre impatience tant les rebondissements cocasses et inattendus inondent le récit de suspense. C'est encore cette vérité toute nue que l'enfant devenu adulte revendique au procès Papon. Parce que le rire du clown devient acte de résistance face à la barbarie inhumaine, il désarme et fédère sans tricher.
Troublante interprétation d'Effroyables jardins dans laquelle Yvon Chaix semble mu par une densité quasi aérienne et une grande justesse quand Stéphane Raveyre éclaire la plateau d'une sobriété raffinée".
J. Chevallier Le Dauphiné Libéré (17/03/2003)

«(...) Après quelques autres, Yvon Chaix a donc tenté la gageure et relevé le défi. Et le résultat vaut, à coup sûr, le déplacement. (...) A côté des rails, il y a donc le fauteuil de cinéma, qui emporte vers un autre voyage : celui du souvenir, celui des ombres projetées sur l'écran (et Chaix, dans un moment d'une force prenante, fait surgir les images du film qui viennent soudain envahir l'espace scénique), celui où l'imaginaire même du metteur en scène trouve matière à faire vivre son propre théâtre d'ombres. Sur ce fauteuil, autre ombre surgie du passé, il y a Chaix lui-même, petit blouson et casquette prolo, voix un peu traînante et gouailleuse des gens de peu, qui raconte ce que furent ces effroyables jardins. Et qui raconte aussi sans doute, ce qui lui donne une vraie densité, sa propre histoire (...).»
Jean Serroy Le Dauphiné Libéré (22/01/2003)