vendredi 8 juillet 2011
Juin 2011
Par Elena Compagnie Yvon Chaix, vendredi 8 juillet 2011 à 15:53 :: quelques_mots_d_yvon_chaix
Le système marchand a bousculé depuis de nombreuses années les vieux principes sur lesquels notre « profession » s’était construite après-guerre.
La situation que nous vivions au quotidien au fil de saisons plus risquées les unes que les autres nous obligeait à réfléchir à un nouveau modèle économique…
Mais… Le modèle de l’industrie culturelle était-il le seul chemin à emprunter ?
Les réseaux ne devenaient-ils pas des cercles trop étanches ?
Je continuais à penser que l’homme de théâtre restait un artisan, résistant au basculement dans l’extrême vitesse, dans le papillonnement qui écartèle les artistes dans des projets multiples trop souvent posés comme des produits destinés à fournir le marché.
Il fallait réfléchir à une autre politique qui aurait donné du temps à la recherche, à l’apprentissage, le droit à l’erreur et qui aurait posé comme fondement non pas la consommation, la médiatisation, la gestion comptable mais les valeurs de partage, remettant ainsi l’argent à sa place.
Repenser la répartition des financements en révisant les critères d’appréciation.
L’être et l’avoir…
Vieille question, trop souvent mise de côté au profit d’une rentabilité immédiate en termes d’image et d’équilibre budgétaire.
Créer au lieu de fabriquer, poser le lien à l’autre comme élément premier d’un commerce qui se veut ailleurs, autrement que celui instauré dans un dialogue « je vends - tu achètes… »
- Comment pouvions-nous résoudre la problématique
économique posée aux compagnies dites « indépendantes »
par un marché où la confusion règne, où des amateurs
proposent des spectacles à « bas prix », où l’institution
forte d’un subventionnement plus important arrose les
territoires de spectacles de qualité à un prix défiant
toute concurrence ?
- Inscrite dans une démarche d’irrigation des territoires
depuis de très nombreuses années, la compagnie se
demandait comment ne pas détruire ce lien créé avec de
nombreuses communes éloignées de tout lieu
centralisateur. Comment ne pas les abandonner à un moment
où les subventions se réduisaient, saison après saison?
- Comment, devant l’impact violent de la baisse ou de la
suppression de subventions pour certains, ne pas accepter
la compromission artistique qui conduisait, par réflexe
de survie, à fabriquer à la demande, à construire des
spectacles sans décor, sans régies, solitaires, excluant
ainsi l’embauche de tous ceux qui font le théâtre.
Comment ne pas devenir de simples fournisseurs d’un
marché à deux vitesses ?
- Comment ne pas accepter la proposition de certains
diffuseurs, très vite adaptés au manque de financement,
qui n’achetaient plus les spectacles mais proposaient un
partage des recettes, voire une location de salle.
(Certains artistes, depuis longtemps adeptes de cette
pratique avaient ouvert la brèche dans laquelle
s’engouffraient de nombreux responsables d’équipements
culturels).
- Comment résister à la précarisation des conditions de
travail et refuser l’écart creusé entre l’institution et
le secteur indépendant subventionné.
Son départ du Théâtre le Rio, à la fin de l’année 1999, a
marqué, pour la compagnie Yvon Chaix, le début d’une
« nouvelle économie ».
Hors des circuits établis, des réseaux constitués, elle a
tenté d’inventer un mode de fonctionnement autre. Ce
« vivre autrement le théâtre » a permis sept ans de
créations et de militantisme culturel en milieu
montagnard à Saint Hilaire du Touvet, au sein d’un
hôpital.
Une aventure notamment soutenue par la Région Rhône-Alpes
et le Conseil Général de l’Isère.
Cet investissement continu sur le Département de l’Isère,
qu’il se soit agi de créations ou d’ateliers pour les
jeunes ou des amateurs est toujours resté l’un des enjeux
fondamentaux inscrit dans l’histoire de la compagnie.
La tentative d’entrer à nouveau sur le marché de la
diffusion en et hors Région,rendue obligatoire par la
position qu’on nous avait imposée s’est révélée
impossible à vivre…
Trop chers, aujourd’hui, pour ceux avec qui nous avions
tissé des liens pendant de nombreuses années, redevenus
« inconnus » pour certains diffuseurs davantage tournés
vers des productions dont « on va parler »… nous avons
emprunté une voie dont l’étroitesse nous a obligés à une
remise en question continuelle.
Restait pour nous l’idée maîtresse que la marchandisation
et le formatage à outrance de ce que nous créions et que
nous avions du mal à ne considérer que comme un produit
comme n’importe quel autre ne seraient pas l’avenir de
notre profession.
Aujourd’hui j’ai décidé de laisser toutes ces questions
en suspens, de prendre du recul vis-à-vis de ces
problématiques, de m’éloigner du « milieu ».
Après 42 ans passés à vivre le théâtre comme un
engagement vital, formé par un poète qui m’avait mis au
monde ni pour faire uniquement du commerce ni pour
m’exercer aux arts de la guerre, je m’avance pour un
dernier salut.
Je souhaite que parmi tous ceux qui, un jour, ont partagé
mon aventure, certains aient pu puiser quelques ferments
qui produiront demain cette autre façon de vivre le
théâtre.
Yvon Chaix (juin 2011)
















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