jeudi 6 mai 2010

La lumière volée


un roman d’Hubert Mingarelli (éditions Gallimard)
adapté et mis en scène par Yvon Chaix, assisté d’Elena Pastore
avec Manon Palacios (Elie) et Anthony Lhuilier (Gad)
Accessoires, régie de plateau et apparitions : Lellia Chimento
Régie sons et lumières : Marie-Pascale Bertrand


1942. Ghetto de Varsovie. Elie, onze ans s'est réfugié dans le cimetière du ghetto de Varsovie. Il vit au jour le jour, installé contre la tombe de Joseph Cytrin à qui il confie ses inquiétudes, ses découvertes. Les Allemands opèrent les premières rafles de Juifs et traquent les jeunes trafiquants sans lesquels le ghetto serait affamé. Une nuit, Elie est rejoint par l'un deux, Gad, un peu plus âgé que lui, et qui lui inspire tout à la fois admiration et crainte. Entre les deux enfants, une amitié se noue peu à peu, et le quotidien s'organise : il faut se nourrir, échapper aux Allemands, et aussi s'inventer des histoires pour vaincre la peur…

Texte des rêves éveillés d'adolescents, texte de l'espoir vain, La Lumière volée, puisant dans la réalité historique, est une œuvre sans détour, à la fois tragique et poétique, qui tend sans cesse vers le sublime, à travers une écriture intime, comme une voix qu'on entend du bout des lèvres, dans le noir. Hubert Mingarelli écrit comme on murmure avec une attention infinie apportée à ses personnages. Ses histoires, souvent immobiles, nous font entrer de plein-pied au cœur d’une enfance que borde, peut-être, une incommensurable absence. J’ai dirigé mes élèves comme je dirige les acteurs qui travaillent avec moi. Avec le souci de l’évidence, de la simplicité, de la sincérité. Loin du formalisme ou de codes soumis aux modes. Simple et authentique, l’écriture d’Hubert Mingarelli l’est tout au long de chacun de ses romans. J’ai donc travaillé à rendre cette histoire la plus immédiate possible, à éclairer la relation de ces deux adolescents de la lumière de la plus grande vérité des sentiments. J’ai travaillé sur cette idée d’un « huis clos en plein air ». Ce cimetière, où Elie a élu domicile et où il invite Gad à partager ses rêves et ses espoirs, condense toute une vie. J’ai travaillé avec humilité, faisant porter les mots d’Hubert Mingarelli par ces jeunes acteurs avec le souci de l’évidence. L’horreur vécue par ces deux adolescents, ce quotidien suspendu à la trajectoire d’une balle perdue ou d’un mot lancé trop fort qui pourrait leur être fatal, je les ai mis en scène avec amour. Car c’est de cela qu’il s’agit, dans cette histoire, d’amour de l’autre, d’amour des autres, d’amour de la vie. Contre la barbarie et l’oppression. La vie est belle…Yvon Chaix (juillet 07)



Varsovie 1942 : Survivre ou mourir
Deux enfants juifs se démènent pour échapper aux rafles, se nourir et garder espoir face à l’inhumanité de l’envahisseur
Dans le cadre du 7ème Festival du Film sur la Résistance, le cinéthéâtre de la Ponatière accueillait une représentation de la pièce de théâtre La lumière volée, inspirée du roman éponyme d’Hubert Mingarelli, dont la mise en scène est signée Yvon Chaix. Sur scène, Elie et Gad - Manon Palacios, Anthony Lhuilier - dévoilent au grand jour les conditions de vie déplorables des juifs du ghetto de Varsovie pendant la guerre.
Survivre à Varsovie
L’un n’a plus de famille et de maison, l’autre survit grâce au marché noir. Contraints de s’installer au milieu des tombes d’un cimetière, ils montrent à travers leur histoire que leur vie ne se résume qu’à un flirt quotidien avec la misère et la mort. La discrimination dont ils sont victimes, les pousse à résister et à maudire l’atrocité de la dictature allemande. La nourriture est une denrée rare et serait introuvable sans l’aide d’une commerçante dévouée à la cause juive.

La lumière volée nous donne une véritable leçon de savoir vivre et d’humanité, en plus de raconter une période noire de l’Histoire.
Yvon Chaix a réussi à mettre en scène une histoire d’une heure et demie, à la fois effrayante et magique. Magique par l’interprétation des personnages, et le regain d’énergie qu’ils réussissent à trouver au détour d’une rêverie. Le décor est d’une finesse remarquable, et le fait que tout se passe dans un seul lieu - le cimetière - apporte une richesse supplémentaire à l’interprétation des comédiens. Ils plongent instantanément les spectateurs au coeur de leur vie, de leur misère, mais aussi de la joie de vivre qui continue de les animer.


Dossier du spectacle en ligne.

mardi 10 juin 2008

Effroyables jardins

de Michel QUINT. Editions Joëlle Losfeld

Mis en scène par Yvon CHAIX
Avec Yvon Chaix et Stéphane Raveyre

"Il y a ce train qui file entre Bruxelles et Bordeaux.
Le procès Papon à destination.
Il y a cet homme, porteur de la mémoire de tous ces êtres disparus en déportation.
Il y a cette valise, conservée avec amour. Énigmatique et révélatrice.
Il y a ce père, mort sur un quai de gare.
Par accident.
Il y a ce cousin Gaston qui a su tout dire et faire comprendre pourquoi.
Le Gaston à sa Nicole...
Il y a cet adulte qui revoit l'enfant qu'il était, noué à mort devant son père en habit de clown.
Il y a cette résistance d'hier et d'aujourd'hui qui revendique la vérité au nom de l'espoir.
Il y a cette écriture dense, limpide qui touche à chaque mot, sans masque, avec humanité.
Il y a ce roman de Michel QUINT et l'acteur que je suis...
Il y avait cette estrade d'orchestre qui jouait du paso doble ou de la java-valse, cette piste de danse jamais vraiment envahie...
Il y avait ma mère, mon père et leurs amis "du dessus".
Le Raymond à sa Georgette.
Jamais en reste pour organiser une partie de rigolade, le Raymond.
Lui, il avait vécu la guerre, enfin les guerres.
La pas lointaine, et celle plus dure, paraît-il.
Il racontait ce qu'il avait vécu et quand la vie s'offrait des points de suspension, il inventait, Raymond, intarissable.
Il y avait cet immeuble que nous habitions baigné des odeurs de trains au charbon, secoué régulièrement par les manoeuvres des locomotives.
Il y avait ce grand cinéma, celui du dimanche, habité des westerns et des mélos hollywoodiens.
Et j'étais enfant au milieu de ce monde, avec au fond de moi, indiscernable, inexprimée, cette petite honte d'appartenir à ce peuple que certains regardaient d'en haut.
Demain, je jouerai Gaston d'Effroyables jardins en pensant à Raymond.
Mon père, lui, n'a jamais fait le clown.
Je crois bien que j'aurais pleuré...
Yvon Chaix juillet 2002

Avec le soutien du Musée de la Résistance et de la Déportation, de l'ANACR Isère, la ville de la Tronche, la Cinémathèque de Grenoble.

Michel Quint est né fin 49 dans le Pas de Calais. Il commence par écrire du théâtre pour Théâtre Ouvert, puis pour France Culture qui diffuse aussi ses feuilletons radiophoniques. Il s'essaie au roman policier et obtient en 89 le Grand Prix de la Littérature Policière pour "Billard à l'étage". Tout en tâtant du roman noir aux éditions Rivages et Joëlle Losfeld, il goûte aussi au scénario pour la télévision. Il est titulaire d'une licence de lettres classiques et d'une maîtrise d'études théâtrales.
Paru en septembre 2000 "Effroyables jardins" obtient en mars 2001 le prix Ciné-Roman, en mai le Prix de la Nouvelle de la Société des Gens de Lettres et en mars 2002 le prix Jean-Claude Izzo. Dix huit traductions de ce roman sont prévues. Jacques Villeret, André Dussolier, Thierry Lhermitte et Benoit Magimel incarneront les personnages de Michel Quint au cinéma sous la direction de Jean Becker. Tournage en Rhône-Alpes lors de l'été 2002.

"Il se trouve qu'écrire des pièces de théâtre a été ma première passion. Hors celle qui ne m'a jamais quitté d'une dame aux yeux couleur de cailloux du Rhin, coeur de toute mon écriture. Paradoxalement, je me suis aperçu, tard certes, avec "Effroyables jardins" que ma modeste pratique des personnages de théâtre, des dramatiques radio, m'avait aidé, comme l'amour de la dame citée plus haut, à écrire des romans en me souciant de l'épaisseur des êtres fictifs que je mettais en mots. Puisque, de plus, il me semble qu'il est légitime d'utiliser tous les registres de langue dont la couleur orale dans le roman, il est advenu que des gens de théâtre, dont Yvon Chaix et les siens, trouvaient leur compte à ce texte et souhaitaient le faire vivre sur un plateau. Qu'ils en soient remerciés. Parce que c'est la parole vivante qui compte et poigne au coeur. "
Michel Quint - Novembre 2002

Gaston
- La gare de Douai... J'ai même jamais su pourquoi... Que je te dise : la résistance, on s'y est mis, les autres je sais pas, en tous cas ton père et moi pour rigoler, pas s'emmerder, en tous cas au début... Comme si on serait allés au bal... La fine ambiance Horst Wessel Lied, fanfare militaire, ça nous donnait pas l'envie de danser.
Alors, histoire de jouer notre propre musique, le sabotage du transfo de la gare de Douai, ton père et moi, pour rigoler, pas s'emmerder, on l'a fait aérien, façon musette, doigts de fée sur le piano à bretelles et allegretto. Un soir, à la nuit juste tombée. Comme des inconscients, sans précautions... Avec juste des cuirs d'électriciens et des sacoches d'explosifs. Parce que ça nous semblait la meilleure couverture...
Parce qu’on pensait pas plus loin...
Boum !
Bon, on s'est dit, c'est fait ! Et on est rentré dormir tranquille. On s'en sortait comme une fleur...
Au matin on s'est fait coincer dans la cave de tes grands parents. Au milieu des confitures et des bocaux de cornichons.
Un vrai trésor. Les frisés s’y sont pas trompés... L'homme pris sur un lieu de plaisir clandestin ainsi, avec des richesses autant pleins les bras, c't'homme-là est forcément dangereux.
Quatre fridolins qu'ils étaient, à se bousculer dans le petit escalier et à nous tomber franco sur le poil. Le temps qu'on se retourne, ils nous poussent au mur, les culasses de fusil claquent et on se dit au revoir, André et moi. Vite fait, pas vaillant du jarret.
L'héroïsme, le coeur à l'échancrure de la chemise, la Marseillaise que tu leur chantes à la gueule jusqu'au souffle dernier, tu peux toujours rêver mon garçon, c'est du cinéma...
Dans la réalité, tu sais plus où regarder, quoi attraper que tu ne peux emporter pour toujours, quelque chose qui t'occupe les mains, les yeux, les lèvres. Le mieux c'est encore un visage de femme. On n'avait pas ça nous. On n'avait que les cornichons. Alors pendant qu'ils nous mettaient en joue, on s'est juste pris la main, André et moi, comme deux gamin à la sortie de l'école, pour pas partir tout seul, le regard bien sur les bocaux de cornichons à la polonaise. Tu vois le tableau ?
(In Effroyables jardins)


« ...Le rire du clown comme acte de résistance...
Le spectateur est pris dans les griffes d'un texte ciselé et d'une mise en scène cadencée. Les verbes prennent corps et les actions s'animent avec habileté pour transformer les images muettes en mots visuels. Dans cet univers burlesque à la Chaplin, les grimaces supplantent la peur. Celle-là cède la place à une douloureuse émotion qu'un rire libérateur vient balayer. La quête de la liberté est là, au coeur de cet électrochoc. Chacun jongle avec celle qui reste le moteur de notre impatience tant les rebondissements cocasses et inattendus inondent le récit de suspense. C'est encore cette vérité toute nue que l'enfant devenu adulte revendique au procès Papon. Parce que le rire du clown devient acte de résistance face à la barbarie inhumaine, il désarme et fédère sans tricher.
Troublante interprétation d'Effroyables jardins dans laquelle Yvon Chaix semble mu par une densité quasi aérienne et une grande justesse quand Stéphane Raveyre éclaire la plateau d'une sobriété raffinée".
J. Chevallier Le Dauphiné Libéré (17/03/2003)

«(...) Après quelques autres, Yvon Chaix a donc tenté la gageure et relevé le défi. Et le résultat vaut, à coup sûr, le déplacement. (...) A côté des rails, il y a donc le fauteuil de cinéma, qui emporte vers un autre voyage : celui du souvenir, celui des ombres projetées sur l'écran (et Chaix, dans un moment d'une force prenante, fait surgir les images du film qui viennent soudain envahir l'espace scénique), celui où l'imaginaire même du metteur en scène trouve matière à faire vivre son propre théâtre d'ombres. Sur ce fauteuil, autre ombre surgie du passé, il y a Chaix lui-même, petit blouson et casquette prolo, voix un peu traînante et gouailleuse des gens de peu, qui raconte ce que furent ces effroyables jardins. Et qui raconte aussi sans doute, ce qui lui donne une vraie densité, sa propre histoire (...).»
Jean Serroy Le Dauphiné Libéré (22/01/2003)

La puissance des mouches


un roman de Lydie Salvayre (éditions Le Seuil 1995)
adapté, mis en scène et interprété par Yvon Chaix


Le roman
Un homme répond à une suite d’interrogatoires menés en prison.
Selon que son auditeur est médecin psychiatre ou juge d’instruction, ses réponses iront chacune à leur manière chercher une part de vérité.
Guide au musée de Port Royal des Champs, cet homme a tué.
D’une enfance soumise aux accès imprévisibles d’un père violent, aux visites menées dans l’ombre de Blaise Pascal, Lydie Salvayre, explore avec la précision d’un clinicien la vie de cet homme qui avait décidé de faire de son idéal de prendre appui sur le néant.

Née d’une famille espagnole, réfugiée en France en 1939, Lydie Salvayre aime à manier le verbe incendiaire et dansant plutôt que le désespoir pour explorer les méandres du comportement humain.
On peut lire d’elle : La Déclaration, La Vie Commune, La Médaille, La Compagnie des spectres, La Conférence de Cintegabelle, Que les vers mangent le boeuf mort, Contre, Les Belles Ames.

Yvon Chaix interprétera le rôle de cet homme en interrogatoire, accompagné d’un acteur dont on ne verra que les mains et les pieds, révélateurs d’une écoute pas toujours bienveillante.

Grenoble, Bourgoin-Jallieu, Saint-Hilaire-du-Touvet.

Confessions sans concessions
D’emblée, le décor signifie toute la pièce.
Et lorsque la lumière, de circonstance, vient pâlir en les révélant ces différentes portes qui se côtoient pour conduire en se resserrant de part et d’autre à une grille, on comprend que l’homme est prisonnier.
De la société, des actes qu’il a commis – même si ce pluriel paraît bien singulier…-, mais surtout de lui-même.
La pire des réclusions, sans doute. Celle à laquelle, quelle que soit l’issue judicaire de son aventure, il est condamné à perpétuité.
Dans ce Théâtre Sainte-Marie-d’en-bas qui abrita en son temps une église, ce propos d’improbable rédemption, de tentative de délivrance par la parole illustre avec une certaine pertinence le décalage général de cette œuvre, telle qu’Yvon chaix nous la fait découvrir.
En adaptant, en mettant en scène et en jouant «La puissance des mouches» de Lydie Salvayre, dont le métier premier reste la psychiatrie, l’homme de théâtre grenoblois prend le parti d’un classicisme efficace.
Certes, le criminel est guide au musée de Port Royal des Champs. Certes, il est habité par Blaise Pascal. Certes, il devient «possédé» par le grand penseur. Mais médecin et juge, qu’on devine et qui sont autant d’invisibles partenaires, auront rarement entendu une langage aussi châtié se nicher dans une langue aussi belle, aussi souple et aussi ample. Mais le propos de «La puissance des mouches» n’est-il pas précisément ici ? Dans cette contradiction, ce paradoxe où l’élégance le dispute à la monstruosité, subie puis commise, la réflexion à la pathologie, la beauté au sordide et plus généralement, l’homme à l’homme. Dans ses confessions sans concessions, dans les méandres de cette vie qui n’aura finalement pas été vécue, ou si peu, ou si mal, l’homme nous entraîne dans ce mystère que nul n’arrive à percer.
Le sien.
Plus que l’histoire, que nous ne raconterons pas, c’est le chemin qui ici intéresse.
Ce cheminement artistique et humain tels qu’Yvon Chaix s’emploi à nous les restituer.
Avec ce verbe fécond qu’il affectionne, polit, travaille en signant au passage une belle performance d’acteur.
Ce n’est pas franchement nouveau mais c’est diablement efficace, si l’on ose l’adverbe.
C’est in fine du très bon Chaix.
Car ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être.
Un peu comme les artistes…
Ph. G./Le Dauphiné Libéré/10 février 2005

vendredi 6 juin 2008

Histoires d'hommes


de Xavier Durringer (éditions théâtrales)

mise en scène d' Yvon Chaix
avec Emmanuèle Amiell et Elena Pastore

Une petite forme pour deux comédiennes

Deux femmes. L'une comme celle que l'autre ne pourra jamais être, ou comme l'image matérialisée de son propre cauchemar.

Miroirs grossissants, miroirs déformants, comme autant de projections de mots d'amour, de colère, de désespoir.
Entre la banalité et la convulsion. Des larmes au rire.

Deux femmes en suspens, en attente, dans leur propre no man's land.

Elles se répondent sans jamais dialoguer, se disant parfois « ...mais putain, je la connais celle-là... », sans s'appesantir de peur de se reconnaître, révélée.

Deux actrices pour deux femmes.
N'importe où, n'importe quand, enfin presque...
Quelque part en elles, à un moment où la parole devient nécessaire.
Encore cette parole pourra-t-elle être celle qu'on n'entend pas.

Quelques chansons pour faire valser les mots autrement.

Le spectacle pourra se dérouler dans un théâtre, dans un bar, dans un appartement, dans le coin d'un hall public...
Chaque représentation sera autre, nouvelle, réinventée.

Resteront les mots de Xavier Durringer, adressés à ceux qui seront là avec ces deux femmes en manque d'une véritable écoute, d'amour.

Yvon Chaix, avril 2003

Histoires d'hommes
Histoires d'hommes rassemble une cinquantaine de brefs monologues écrits pour des femmes. On y retrouve le style si particulier de Durringer : parole tendue, invectives, cris du corps, révolte de l'âme, poésie de l'instant, échos de la ville ou de la nature... Des éclats fulgurants de la vie de femmes amoureuses, seules, en colère.

Xavier Durringer
Né à Paris en 1963, Xavier Durringer dirige la compagnie de théâtre La Lézarde depuis 1989 pour laquelle il écrit et met en scène les spectacles. Parmi ceux-ci : Une rose sous la peau, 1988, La nuit à l'envers, 1989, 22.34, 1989 et reprise en 1996, Bal-trap, 1989-1990, Une petite entaille, 1990-1991, Une envie de tuer... sur le bout de la langue, 1991, La Quille, 1993, Quand le père du père de mon père, 1994, Polaroïd, 1995, Surfeurs, 1998 et 1999, La Promise, 2001, Chroniques 2/Quoi dire de plus du coq, avril 2002. Il a également fait la mise en scène de Oh ! pardon tu dormais de et avec Jane Birkin en 1999.
Pour le cinéma, il a écrit et réalisé La Nage indienne, 1993 et J'irais au paradis... car l'enfer c'est ici, co-scènariste avec Jean Miez, 1999 (nominé au 7 d'Or en 2001) et Les Oreilles sur le dos, co-scènariste avec Jean-Philippe Stefani, qui sera diffusé à la rentrée sur ARTE.
Xavier Durringer a créé une société de production, 7ème apache films, dont le premier long métrage télévisé Négro de Karim Akadiri Soumaïla et Didier Castello a été diffusé sur ARTE au mois de mars dernier.
Il vient d'être nommé à la présidence des Ecrivains Associés du Théâtre (EAT).

Paroles de femmes
"Deux femmes qui se racontent leurs Histoires d’hommes : Yvon Chaix met leur mots en scène ou plutôt en salle, comme au bistrot du coin. Et c’est du vrai théâtre…

On entre, on accroche sa veste au porte-manteau, on se case sur les banquettes et sur les chaises, et au milieu du brouhaha et des propos de comptoir, voilà que la première pousse la porte du bistrot et entre ses deux valises et son chat en cage. Cheveux auburn, grosses lunettes noires, manteau de fourrure. Et, tout en posant ses bagages, elle peste contre son chat, qui lui rend la vie impossible. Juste le moment que choisit l’autre pour entrer à son tour, avec une valise aussi, et un manteau de fourrure, et des lunettes noires ; Mais les cheveux blonds, coupés courts. Et elle, elle parle du type qu’elle a rencontré, un dénommé Tristan, qui lui a rendu aussi la vie impossible. C’est à dire qu’elles ont des points commun. Et surtout des choses à se raconter. Encore qu’elles se parlent plutôt à elles-mêmes. Pour dire quoi ? Un peu tout, un peu rien : leurs amours, leurs emmerdes, l’une qui aime les couloirs d’hôtel, l’autre qui se prend pour la reine de la nuit, l’une qui a un amant chinois, l’autre un yougoslave, l’une qui se plaint des journées trop longues, l’autre des journées trop courtes. La vie, comme elle va, ou plutôt comme elle ne va pas vraiment, pleine d’anicroches, de moments de déprime, d’hommes qui font trois petits tours et puis s’en vont, en promettant de téléphoner. Curieux texte, qui sent son air du temps, et qui offre des mots, comme esquisses de vie, des silhouettes à dessiner. Yvon Chaix s’en est emparé, les donnant à dire à ses deux comédiennes, qui ont pioché dedans et y ont dessiné des lignes de force, en y mettant ce qu’elles avaient envie d’y trouver : pour Emanuèle Amiell, de la vivacité, de la tension, un côté petit bout de femme qui en a déjà vu mais qui veut en voir encore : et s’il y a des tâches sur la table, elle prend la torchon et l’Ajax ammoniaqué, et elle frotte.
Elena Pastore, moins solide sur ses talons, sentant la rasade, s’affalant sur une table, se faisant des moustaches de chatte sur un toit branlant, partant carrément en vrille au milieu de ses malheurs, et montrant un beau talent comique qu’on n’attendait pas, d’autant plus irrésistible qu’il laisse voir qu’il suffirait d’un rien pour que le rire se crispe et tourne au pathétique. Bel exercice de comédie, vrai jeu de rôles, plaisir de créer de toutes pièces et de tous mots un personnage ; et Yvon Chaix qui met tout ça en scène dans la fluidité et le va-et-vient, entre Romy Schneider qui pleure sur l’écran de la télé, les tables du bistrot transformées en plateau, Elena qui s’endort sur le poste, Emmanuèle qui enlève sa perruque, et les mots qui forment des phrases, des histoires, des destins. Il y a là comme un plaisir retrouvé du théâtre, une invention sur un texte de forme indécise, ultra-contemporain, propre à tous les maniements et à toutes les projections, une façon aussi de se frotter à un espace différent, de venir parler, chanter, pleurer, rire, danser sous le nez du spectateur, à portée de main et de verre : un bistrot (et, dans mes semaines à venir, car le spectacle va tourner dans toute la région, ce sera une grange, une salle des fêtes, les salons d’un hôtel). En tout cas, au Café de France, un beau pied-de-nez envoyé au Rio d’en face et à sa façade noire, tristement muette…"
Jean Serroy / Le Dauphiné Libéré / 28 janvier 2004

Chaix, fort en sexe faible…
"Yvon Chaix aime bien chouchouter les dames. Les actrices en particulier. Cet été dans La Maison Tellier de Maupassant, il avait déjà fait souffler un vent de frivolité sous les chapiteau du conseil général de l’Isère, en offrant à une bande de cinq copines et au public un bon moment de rigolade. Cette fois, c’est avec deux comédiennes seulement (Eléna Pastore et Emmanuèle Amiell) qu’il a décidé de monter une friandise théâtrale signée Xavier Durringer. «Histoire d’hommes se présente comme une suite de cinquante-six textes, longs de trois lignes à une page et demi, qui sont exclusivement des paroles de femmes parlant des hommes», précise le metteur en scène. «Ces petits aphorismes ou bouts d’histoire brassent la difficulté de l’amour, de la relation sexuelle ou des sentiments qui embrouillent parfois les choses, dans une parole très émouvante, très vraie, qui laisse la porte à une invention assez débridée. Nous avons choisi de monter cette pièce à deux actrices, mais nous aurions pu faire tout à fait autrement car dans ce texte, rien n’est indiqué, que la parole». Un vide propice au travail d’acteur qui ravit Eléna Pastore, une nouvelle fois complice dans cette aventure : «On peut faire du théâtre avec n’importe quoi, et je n’ai pas besoin de savoir si j’incarne une femme de cinquante ans brune ou blonde pour faire mon métier. Ce que l’on défend avant tout, c’est un texte, et celui-ci, dès qu’il est arrivé au courrier, m’a beaucoup plu. Je savais qu’on ne pouvait que se régaler avec une telle matière première.»
Emmanuèle Amiell confirme «A nous maintenant d’y mettre notre énergie, notre invention, en sachant que cette pièce est faite pour être jouée dans un rapport très proche avec le public.»
Pour cela, il a d’abord fallu choisir parmi les cinquante-six pièces écrites par Durriger, puis imaginer, tant bien que mal, l’univers intimiste de la pièce : «au fil des répétitions, deux personnages, qui pourraient fort bien être les deux faces d’une même femme, se sont imposés souligne Yvon Chaix, et une petite histoire s’est posée là : celle de deux filles qui viennent de larguer ou de se faire larguer, et que l’on retrouve, au comptoir d’un bar, dans un moment de déséquilibre qu’elles vivent différemment. L’une semble en voie de déjanter totalement, l’autre paraît plutôt aller vers quelque chose de positif.»
Pour l’occasion, le metteur en scène isèrois retrouvera le Café de France : «Nous débuterons dans ce café qui m’est cher, mais ce spectacle est élastique, dans le sens où il doit pouvoir être joué aussi dans un appartement, une petite salle de spectacle ou une grange du Trièves. » Car, fidèle à son contrat de confiance avec le public, c’est une nouvelle fois dans tout le département qu’Yvon Chaix entend exporter ces Histoires d’Hommes, avant de retrouver le Théâtre de Grenoble dans Qui a peur de Virginia Woolf ?
Bruno Garcia / Les Affiches de Grenoble / 23 janvier 2004

Histoires d’hommes et... de femmes
La pièce de Xavier Durringer est une illustration de la complexité de l’identité féminine lorsqu’elle est malmenée.
« Un couple, ça freine dans les virages. Et comme les trains en retard, on essaye à deux de rattraper le temps. Seule, rattraper le juste temps, c’est plus dur ! ». En tous cas, les monologues des deux comédiennes d’ « Histoires d’hommes » nous le démontrèrent, l’autre soir, dans la salle d’éducation populaire où « Brangues, village de littérature » offrait ce lieu au théâtre. Avec une mise en scène d’Yvon Chaix sortant elle aussi de l’ordinaire. Par l’agencement de la salle en premier lieu puisque les comédiennes évoluent, par places, au milieu des spectateurs. Par l’interpellation du public aussi qui ne peut que rester muet face aux éclats colériques de ces femmes amoureuses. Amoureuses certes mais qui semblent s’être libérées des hommes, par toutes formes de rupture, et qui se présentent à nous comme des exploratrices des temps modernes ne connaissant pas leur prochain voyage. A la recherche d’un homme nouveau, de gestes nouveaux, de mots nouveaux... La femme se composerait-elle aujourd’hui de plusieurs femmes en elle pour vivre avec un seul homme ? Possible ! Ce qui en ressort de cette pièce, c’est que le mythe de la « wonder woman » des années 80, capable de conjuguer bureau, disponibilité pour ces proches et physique de top model, en prend un coup quand elle évolue en solo, sans homme pour l’aimer ! Elles n’assument plus ! Emmanuèle Amiell et Elena Pastore, deux actrices superbes dans leur rôle, surent nous faire comprendre, par leurs mots et leurs maux, combien un manque véritable d’écoute est synonyme de mal d’amour. Le bonheur de l’homme est : je veux ; le bonheur de la femme est : il veut. Nietzsche a caricaturé cette dualité humaine dans « Ainsi parlait Zarathoustra ». Xavier Durringer avec « Histoires d’hommes », dans un style particulier, nous rappelle cette possible égalité dans la différence biologique. Cette différence de sexes est-elle enjeu de pouvoir où il y aurait forcement un perdant ? Et est-ce toujours la femme ? « Tout n’est pas rose pour les filles, j’ai tout essayé, j’y est cru ». Voilà le cri du corps qui l’emportait l’autre soir. Avec la recherche de circonstances atténuantes. « Lorsque vous rencontrez un mec qui vendrait des esquimaux aux esquimaux, vous fondez... ». Et dans ces souvenirs qui s’installent, et les regrets aussi, la déprime, la boulimie, la boisson, prennent vite le dessus lorsque la vie amoureuse est un peu comme un parachute qui vrille en torche et qu’on tombe de haut. Ces femmes, l’autre soir, ont-elle posé une revendication extrémiste ou une simple illustration d’être une femme privée d’amour à cause d’une espèce masculine non disposée à quelques sacrifices ? Chacun se positionnera à son gré sur la palette humaine infinie. « Histoires d’hommes » nous aura permis assurément de constater combien le talent d’Emmanuèle Amiell et d’Elena Pastore était grand et pas seulement dans la comédie mais la danse et le chant aussi. Cette soirée fortement suivie a ravi l’auditoire et conforté l’association « Brangues, village de littérature » dans la volonté de s’ouvrir aux autres cultures que celle simplement littéraire. Avec la compagnie Yvon Chaix, l’association présidée par Yves Lanoë a fait, comme toujours, le bon choix !
Le Dauphiné Libéré / 22 juin 2004

Pantin Pantine

Conte musical d’Allain Leprest et Romain Didier avec les classes musicales de l’école Claude Chary (cm1 & cm2)

Mise en scène : Yvon Chaix assisté par Elena Pastore et Thierry Mennessier

« Pantin est un petit garçon, mi-ange, mi-diablotin, qui transforme par son absence la vie de ceux qui l’ont connu... »

En 1997, le Conservatoire passe commande à Romain Didier d’un ouvrage pouvant être chanté par des enfants et interprété à l’orchestre par des élèves de conservatoires. Romain Didier, immédiatement séduit par cette idée, fait alors appel à son complice Allain Leprest pour que celui-ci en écrive l’histoire. Ainsi est né le conte Pantin Pantine. La toute première représentation eut lieu en juin 1997 à Bourgoin-Jallieu, au Théâtre Jean-Vilar avec la participation des classes musicales de l’école Claude Chary - manifestation consacrée « Événement Télérama ». L’enthousiasme suscité par le spectacle permit l’enregistrement du disque avec Jean-Louis Trintignant – nommé quelques mois plus tard aux Victoires de la Musique.

A l'occasion du 10ème anniversaire de la création. A l’occasion des 20 ans du Théâtre Jean Vilar
Production Société des Concerts, sous la direction de Gérard Lefébvre.

Représentations les 19, 20 et 22 juin 2007 à 20h30 au Théâtre Jean Vilar__

L'amante Anglaise


de Marguerite Duras (éditions Gallimard)
mise en scène et décor : Yvon Chaix
co-metteur en scène : Thierry Mennessier

avec
Elena Pastore, Claire Lannes
Fabien Albanese, l’interrogateur
Yvon Chaix, Pierre Lannes

régie générale, accessoires et régie de plateau : Lellia Chimento
régie lumières et son : Frédéric Biaudet


« Duras adore Agatha Christie.
Comme elle, elle est fascinée par le côté ordinaire du crime et par la banalité apparente de la personnalité du criminel.
La différence entre un fou et un être normal n’apparaît qu’après le crime ; ce n’est pas dans le camp de la victime qu’elle se situe, mais dans celui qui commet l’acte.
C’est la destruction de soi-même à travers la mort qu’on inflige à un autre qui la captive. » Laure Adler

En décembre 1949, dans la région de l’Essonne, à Savigny sur Orge, un crime était découvert dans le quartier dit« de la Montagne Pavée ».
Séduite par ce fait-divers, Marguerite Duras en a tiré plusieurs ouvrages dont « Le théâtre de l’amante anglaise ».
De la réalité à la fiction des glissements se sont opérés, les noms ont changé, l’identité de la victime aussi … Mais restent les questions : « Pourquoi avoir tué ? Qui est cette femme qui a tué ? ».
Claire Lannes a assassiné sa cousine, sourde et muette, avant de la découper en morceaux et de la faire disparaître dans plusieurs trains. Les enquêteurs ont retrouvé les restes du corps, sauf la tête. Pourquoi cette femme qui, depuis des années, passait son temps, assise sur un banc, dans son jardin, dans le silence, se refuse-t-elle à dire où elle se trouve ?
L’énigme posée par ce crime, l’impossible vérité à établir sur cette femme, c’est ce qu’explore Marguerite Duras, au fil d’une écriture qui elle aussi se questionne sur elle-même. Que dire ? Pourquoi dire ?
Un interrogateur, ni inspecteur, ni psychiatre, ni journaliste, mais tout cela à la fois cherche à savoir ou plutôt à faire parler. Car les mots sont au cœur de cette histoire. Ceux qu’on dit, ceux qu’on tait.
Pierre Lannes, fonctionnaire et mari de cette femme répond comme il se doit, semblant ne pas comprendre
Claire Lannes répond, elle, comme si l’acte commis ne revêtait aucun caractère particulier.
Une histoire insondable.

Trois acteurs dans un décor à la nudité menaçante, pour un texte qui a fait le tour du monde. Un théâtre radical.


UN THRILLER PSYCHOLOGIQUE
Inspirée d’un fait divers, « L’Amante anglaise » de Marguerite Duras relate l’histoire d’une femme ordinaire qui assassina un jour sa cousine….Une pièce construite comme deux duos, où un enquêteur interroge le mari puis la meurtrière afin de découvrir le mobile de son crime.
En s’emparant de ce texte, Yvon CHAIX, assisté de Thierry MENNESSIER, a fait le choix judicieux d’une mise en scène très sobre qui magnifie l’écriture intuitive et subtile de DURAS et met en avant le jeu des acteurs.
Dans un décor de bois sombre où seules deux chaises rouges apparaissent comme des tâches de sang, les comédiens jouent cette inquiétante partition avec toute l’ambiguïté requise pour épaissir le mystère au fil de leurs confidences et nous tenir en haleine face à un suspens qui va crescendo.
Très convaincant dans le rôle du mystérieux interrogateur, Fabien ALBANESE fait d’abord face à un Yvon CHAIX qui donne à son personnage une vraie densité. Trouble, insaisissable, ce mari, qui se dérobe aux aveux et laisse malgré lui, filtrer quelques indices, cède ensuite la place à Elena PASTORE dont le jeu peut surprendre, mais se révèle au final diablement efficace.
Loin de camper une meurtrière glaciale, elle incarne Claire LANNES avec une candeur désarmante qui confère à la pièce une dimension étrange, fascinante. Aux antipodes d’un polar classique, « L’Amante anglaise » est donc un vrai thriller psychologique qui interroge la monstruosité ordinaire sommeillant (peut-être) en chacun de nous.
Annabel BROT Dauphiné libéré le 13 février 2008